Après le comique des fabliaux, on revient au monde courtois, pour apprécier ce portrait dressé avec soin d’un jeune chevalier qui tombe éperdument amoureux d’une belle dame. Ce texte se situe vers le début d’un “lai narratif”, petit récit qui nous raconte comment le héros réussira, au terme d’un véritable combat verbal, à convaincre la fière dame de son mérite et de sa sincérité. Jehan Renart, auteur du lai (premier quart du 13me siècle), est connu pour ses facultés d’observation psychologique, comme pour son regard espiègle et parfois malin.
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Masculin | Féminin | Masculin | Féminin | |
Sujet | (i)cil | (i)cele | (i)cil | (i)celes |
Cas régime (complément direct) | (i)cel | (i)cele | (i)cels/ceus | (i)celes |
Cas oblique (complément indirect) | (i)celui/celi | (i)celi | (i)cels/ceus | (i)celes |
Sujet | (i)cist | (i)ceste | (i)cist | (i)cez/(i)cestes |
Cas régime (complément direct) | (i)cest | (i)ceste | (i)cez | (i)cez |
Cas oblique (complément indirect) | (i)cestui | (i)cesti | (i)cez | (i)cez |
Le préfixe (i–) représente la forme plus ancienne du pronom (12me siècle).
Notons que ces deux formes (représentées en français moderne par les tournures “celui–là” et “cela” (pour “(i)cil”) et “celui-ci” et “ceci” (pour “(i)cist”)) sont analogues aux distinctions démonstratives anglaises: “that”/“this”.
“Il ne portait rien qui ne fût bien à propos à toute saison”.
(Autrement dit: son savoir–faire de “dandy” et son élégance en bonne société étaient impeccables...).
La générosité étant un atout social au moyen âge, tout chevalier (même de modeste rang) devait faire preuve d’une “largesse exemplaire”: pour mieux se valoriser dans son monde, il était obligé de faire des cadeaux, à ses vassaux comme à ses amis. Ainsi notre jeune héros s’assure une équipe de fidèles compagnons en leur offrant de riches vêtements garnis de fourrure. (L’écureuil fournissait à la mode médiévale toute une gamme de fourrures de prix, du fin “vair menu” bicolore au “petit gris” un peu plus ordinaire).
En ancien français, l’infinitif du verbe s’emploie parfois en substantif correspondant à l’action verbale. Ainsi: l’avoir (“ce qu’on a”, “possessions”); le manger (“ce qu’on mange”, “nourriture”); boire (“ce qu’on boit”, “boisson”). (La rime aux vers 6–7 est donc bonne, “avoir” étant d’abord un nom, et ensuite un verbe). A comparer avec ce phénomène analogue en langue anglaise qu’est l’emploi comme substantif du participe présent: “the leaving”, “the eating”, “the drinking”.
Singulier | Pluriel | |
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Sujet | compain | compagnon |
Complément | compagnon | compagnons |
Quelques noms (pour la plupart désignant des rangs ou des titres personnels) ont deux formes, servant à distinguer des autres cas le singulier du sujet. A noter que toutes les deux formes de cet exemple subsistent en français moderne: “compagnon”, et le “copain” du langage populaire. D’origine latine, “compain” avait le sens premier de “celui avec qui un soldat de la Légion romaine partagerait sa ration de pain quotidien”.
(A noter les trois formes variantes*)
1ère personne | vo(u)lisse/volsisse/vo(u)sisse |
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2me personne | vo(u)lisses/volsisses/vo(u)sisses |
3me personne | vo(u)list/volsist/vo(u)sist |
4me personne | vo(u)lissons, etc. |
5me personne | vo(u)lissez, etc. |
6me personne | vo(u)lissent, etc. |
* Une quatrième forme devait s’imposer jusqu’en français moderne: vo(u)lusse, vo(u)lusses, vo(u)lust, etc.
Notons enfin l’emploi du subjonctif après “si” (où, en français moderne, on mettrait l’imparfait de l’indicatif).
“Il ne possédait rien qu’il ne fût pas prét à donner en cadeau à quiconque en voudrait.”
Voici énumérés les trois sports combatifs que la noblesse médiévale aimait jusqu’à l’obsession: la chasse (ici la fauconnerie, “... l’oiseau”, pour la distinguer de la chasse au cerf), les échecs et la joute au tournoi. L’adresse sportive rehausserait le prestige courtois d’un chevalier, et le poète flatte davantage son héros en le comparant avec Tristan, le plus célèbre – et le plus sportif – de tous les fins amants de la littérature de son époque (et dont il sera aussi question un peu plus loin dans ce texte).
3me personne présent indicatif | loist |
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3me personne prétérit | lut |
3me personne présent subjonctif | loise |
3me personne imparfait subjonctif | leüst* |
* L’emploi du subjonctif après “quand” n’est pas régulier en ancien français (on s’attendrait à l’indicatif, comme en français moderne). On le trouve ici par attraction: sous l’influence des subjonctifs dans la phrase précédente (le sens en étant de toute façon assez conditionnel, “quand il lui était/serait possible”).
Pour renforcer la négation, la langue française a recours à “l’objet de valeur minime” en faisant un substantif de la négation: ainsi “ne ...pas” (“un petit pas”), “ne...point” (“un petit point”). L’ancien français dispose en outre de la négative en “ne ... mie” (“une miette”), ainsi que de la locution analogue: “ne prisier (quelque chose) un festu” (“cela ne me vaut une petite paille”).
“Pour lui sa jeunesse était une longue suite de plaisirs printaniers...”
Notons les deux formes possibles (à variantes):
A | B | |
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1ère personne | estoie | ere/iere |
2me personne | estoies | eres/ieres |
3me personne | estoit | ere/iere/ert/iert |
4me personne | estions | eriems/erions (= formes rares) |
5me personne | estiez | eriez (= forme rare) |
6me personne | estoient | erent/ierent |
La forme B tombera au cours des siècles, cédant la place à la forme A qui deviendra notre français moderne “étais, étais, était”, etc.
Le picard est un très fort dialecte de l’ancien français, si bien que beaucoup de nos textes nous offrent les formes de ce langage du nord urbanisé du pays (si l’auteur n’est pas lui–même picard, le scribe, le copiste du manuscrit, a toutes les chances de l’être). A côté du “beau” francien (la forme standard, voir plus loin au v.19) se trouve donc le “biau” picard. (C’est d’ailleurs pour cette raison dialectale que nos contes à rire du moyen âge s’appellent “fabliaux” et non pas “fableaux”).
A comparer dans la table suivante:
Masculin singulier | Masculin pluriel | Féminin singulier | Féminin pluriel | |
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Sujet | beaus/x,biaus/x | bel | bele | beles |
Complément | bel | beaus/x,biaus/x | bele | beles |
C’est le portrait du jeune chevalier de convention que Jehan Renart nous esquisse dans ces vers: beau et svelte corps d’athlete, mais à l’âme courageuse supérieure même à sa perfection physique.
Encore une allusion poétique à cette divinité allégorique qu’est l’“Amour”: divinité ambigüe, à la fois mâle et féminine. Mais que cet Amour soit “dame” ou “maître”, ce qui importe, c’est que notre poète fait de cette figure une assoiffée de vengeance, prête à se ruer sur le beau jeune homme qui (paraît–il) a traité à la légère tant de femmes amoureuses.
“Si”(“s’” devant une voyelle) est un adverbe très commun en ancien français, dont le sens général est tantôt fort (comme en français moderne “ainsi”), tantôt faible (“donc”, “en effet”, “par conséquent” – voir l’analogue anglaise “so”). A ne pas confondre avec la conjonction “si” du français moderne (= “se” en ancien français)! Voir aussi au v. 31...
“Jamais, autant qu’il se croyait tout permis, il ne voulait rendre hommage à la déesse d’amour, ni devenir son serviteur fidèle.”
Est bien féodal le lien que le poète établit entre son héros et l’Amour! En jouant si légèrement avec les pauvres soupirantes, le jeune homme n’a pas voulu rendre hommage à son “seigneur”: l’Amour en colère le punira de ce manque de fidélité vassalique.
Le poète prend un certain plaisir méchant et ironique à comparer l’angoisse à venir de son héros jusqu’ici inconstant à celui de Tristan, ce plus grand amant du monde courtois: poussé par son amour, et par son besoin d’être auprès d’Iseut, à feindre la folie (seul moyen de dissiper les soupçons du roi Marc), Tristan ira jusqu’à se faire tondre les cheveux (le crâne rasé étant au moyen âge un signe de fou).
1ère personne | oi |
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2me personne | eüs/oüs |
3me personne | ot/out/eut* |
4me personne | eümes |
5me personne | eüstes |
6me personne | orent/ourent/eurent |
* On notera l’emploi de cette dernière forme (passée en français moderne) à la fin de ce même v. 35.
Se rappeler l’absence régulière en ancien français du pronom sujet: “(il) lui implanta au coeur...”. Et noter aussi les deux compléments d’objet (“biauté”, “non”) passés en tête de la phrase.
L’équivalent en ancien français du “falloir” impersonnel moderne, c’est le verbe “estovoir”. Les formes “(il) li estuet/estut/estovra” sont aussi courantes que celles d’“il lui faut/fallut/faudra” en français de nos jours. A noter que l’ancien français emploie aussi à l’impersonnel (comme le fait d’ailleurs notre français moderne) le verbe “convenir”: voir “il lui convient (de) tout faire...” au v. 46.
“Maintenant il se voit obligé d’abandonner pour celle–ci toutes ces anciennes maîtresses...”
Voici en effet le “crime” du chevalier: d’avoir refusé d’aimer d’amour ses belles maîtresses. Et le voici maintenant bien puni qui tombe éperdument amoureux d’une seule dame jusqu’ici inconnue!
La dame est bien sûr très belle; mais elle est aussi très noble, de nature comme de naissance (“debonnaire” ayant le sens littéral en ancien français de “de bonne souche”: à comparer l’anglais “debonair”). Et elle a surtout du “sens”, c’est–à–dire l’esprit courtois, le savoir–faire. Sa perfection est donc autant intellectuelle que physique.